Générateurs musicaux et singularités
Marc Chemillier
GREYC - Université de Caen
marc@info.unicaen.fr
Abstract: This article begins with the
statement that the conception of automatic composition systems relies on the
assumption that sequences generated by the system are equivalent. This
assertion does not seem to fit the reality, since the process of composition
always involves the capacity to chose
elements at every stage of the process. We present several examples taken from
Xenakis, Ligeti, and harp music from Africa, to show how sequences can be
distinguished from others generated by the same formal model. This leads us to
the study of the singularity of real
musical sequences compared to artificial ones generated by formal models.
Résumé : L'article part du constat que la
conception de générateurs musicaux automatiques présuppose en général que les
séquences potentiellement produites par le modèle sont équivalentes, ce qui
cadre mal avec la réalité de la création musicale dans laquelle la notion de choix
paraît intervenir à tous les niveaux. À partir de là, on envisage quelques
exemples empruntés à Xenakis, à Ligeti, et à un répertoire de harpe africaine,
pour décrire explicitement le modèle d'engendrement, et montrer comment les
séquences se distinguent des variantes potentiellement contenues dans le
modèle, ce qui revient à se demander en quoi une séquence musicale réelle est singulière dans un espace de variantes
virtuelles déduites d'un même modèle.
1. Introduction
Les programmes de génération musicale automatique
peuvent-ils produire de la musique intéressante ?
Une étude complète de la notion de « musique intéressante » devrait
prendre en compte de multiples aspects, incluant aussi bien le créateur de
musique, l'auditeur, que leurs environnements respectifs. L'aspect cognitif,
par exemple, c'est-à-dire le type de structures que le cerveau associe à la
musique, devrait y jouer un rôle important. Les travaux sur la perception et
l'intelligence des structures rythmiques élémentaires, ou des schémas
harmoniques de base [Lerdahl 1983], ou la modélisation de la notion de surprise
[Pachet 1999] relèvent de cette catégorie. Les différents aspects de la
question peuvent être classés suivant les trois niveaux de la sémiologie de la
musique [Nattiez 1975], poïétique, esthésique, neutre, selon qu'ils concernent
plutôt le créateur, l'auditeur, ou l'objet musical lui-même. Dans cet article,
nous allons adopter un point de vue restrictif en considérant exclusivement le
niveau neutre. Tenter d'expliciter la notion de « musique
intéressante » en se restreignant à ce niveau, c'est déjà faire une
hypothèse, selon laquelle il existe des aspects intéressants de la musique qui
relèvent de ce niveau seulement, c'est-à-dire qui sont intrinsèques à l'objet
musical lui-même, indépendamment de ses conditions de production et de
perception.
Notre hypothèse est la suivante : une musique
intéressante est une musique qui est singulière
d'une certaine manière, c'est-à-dire qui a des propriétés la distinguant des
autres. Si l'on se place dans le cadre de la conception de programmes de
génération musicale automatique, cette hypothèse soulève une difficulté. Un
générateur musical, en effet, est un modèle général d'engendrement de séquences
musicales (automate, grammaire, ou autre) qui produit un ensemble de variantes
construites sur le même modèle, et indifférenciées au regard de ce modèle. La
conception de tels programmes a été une préoccupation constante de
l'informatique musicale depuis ses origines [Barbaud 1965, 1968], [Cope 1991,
1996, 1999]. Ainsi, un générateur musical ne distingue pas entre les variantes
qu'il calcule. Si l'on cherche une séquence musicale intéressante, singulière,
parmi celles produites par le modèle, on doit le faire indépendamment de
celui-ci. On peut aller jusqu'à affirmer, dans cette perspective, qu'un
générateur musical ne prend pas en compte
l'aspect « intéressant » de la musique, au moins dans le sens de
singularité que nous adoptons ici.
Il faut préciser à quel niveau se situe la singularité dont
on parle. Une partition, par exemple, peut être considérée comme intéressante,
et cet attribut est indépendant des interprétations multiples de cette
partition. Bien sûr, l'interprétation d'un grand virtuose sera sans doute
préférable à celle d'un modeste instrumentiste. Mais dans les deux cas, il
s'agit de la même partition intéressante. Les propriétés dont on parle se
situent ici au niveau de la classe d'équivalence de toutes les interprétations
de cette même partition. Plus généralement, la notion de musique intéressante,
que l'on tente d'expliciter, est située au niveau d'une certaine classe
d'équivalence d'objets musicaux. Le niveau considéré peut être prolongé par
d'autres niveaux hiérarchisés : une propriété générale délimite un
ensemble de variantes, parmi lesquelles une séquence intéressante est, en un
certain sens, singulière par rapport aux autres ; cette séquence
singulière admet différentes interprétations (qui sont des variantes les unes
des autres), parmi lesquelles une interprétation intéressante est singulière
par rapport aux autres, et ainsi de suite. Dans cette organisation en niveaux,
on peut dire d'une façon imagée qu'un générateur musical est toujours « en
retard d'un niveau ». Plus précisément, un modèle général d'engendrement définit
un espace de variantes, mais ne choisit
pas à l'intérieur de cet espace. Il n'est pas de son ressort de descendre
au niveau inférieur d'un élément singulier de l'espace.
Notre propos dans cet article est de montrer, à partir de
trois exemples musicaux, quelles formes concrètes peut prendre cette notion de
singularité. Le premier exemple est emprunté à Xenakis. Les deux autres sont
issus de recherches que nous avons effectuées sur les textures de Ligeti d'une
part, et sur un répertoire de harpe africaine d'autre part. Dans chaque cas, on
décrit explicitement le modèle d'engendrement, puis on tente de montrer comment
les séquences réelles du répertoire sont singulières, et se distinguent de
leurs variantes théoriques. Cette approche rejoint certaines problématiques de
la sémiologie des années soixante-dix, où l'on s'attachait à isoler dans
l'analyse musicale aussi bien des catégories générales que des éléments propres
à une œuvre [Ruwet 1971], [Greussay 1973], et qui ont un écho aujourd'hui dans
les travaux de modélisation de partition d'André Riotte [Riotte 1979, 1993].
Le cadre théorique de cet article se situe en marge de la
théorie des langages formels. On empruntera quelques notions à la belle théorie
développée en informatique fondamentale par le groupe Lothaire, un collectif
d'auteurs, sous le nom de combinatoire
sur les mots [Lothaire 1983], et dont les applications sont multiples dans
le traitement de chaînes de caractères. La théorie des langages étudie
traditionnellement des familles de séquences engendrées par un modèle formel.
La combinatoire sur les mots, elle, s'intéresse plutôt aux propriétés de
séquences particulières.
2. Parcours singuliers dans une chaîne de Markov
(Xenakis)
2.1. Chaînes de Markov
L'un des premiers modèles formels issus de l'informatique
utilisés comme générateur musical, dès la fin des années cinquante, est celui
des chaînes de Markov, décrit par Xenakis dans le chapitre II de Musiques formelles, et appliqué par lui
dans la composition d'Analogiques A
pour 9 cordes (1958), dans son complément électroacoustique Analogiques B, puis dans Syrmos pour 19 cordes (1959).
Formellement, les chaînes de Markov sont des automates finis
munis de probabilités de transitions entre états. Elles ont été introduites à
l'origine pour décrire des statistiques d’enchaînement entre lettres ou entre
mots dans un texte. Shannon donne un exemple saisissant obtenu en tirant au
hasard des digrammes dans un texte en anglais et en les enchaînant comme des
dominos : « On ie antsoutinys
are t inctore st be s deamy achin d ilonasive tucoowe at teasonare fuso tizin
andy tobe seace ctisbe » [Shannon 1949]. On voit apparaître certains
mots existants comme are, et d'autres
mots plausibles comme deamy. L'ensemble des séquences produites par une
chaîne de Markov correspond dans la hiérarchie de Chomsky à un langage formel
de type 3 (dit rationnel ou régulier), comme ceux engendrés par
automate fini. Depuis un quarantaine d'années, la réflexion sur les générateurs
musicaux automatiques a suscité une quantité de langages formels variés se
rattachant plus ou moins directement aux principaux types de la hiérarchie
chomskyenne, en particulier les types 2 et 3 [Chemillier 1999].
La chaîne de Markov utilisée dans Analogiques A contrôle l’enchaînement de nuages de sons que Xenakis
appellent des trames. Chaque trame remplit une demi-mesure de la partition
(soient deux temps dans une mesure à quatre temps). Les trames sont définies
par des densités moyennes de sons répartis dans différents registres et avec différentes intensités (figure 1).
Xenakis définit huit trames A, B, C, D,
E, F, G, H. La trame A, par
exemple, contient
(I) trois sons forte entre mi0 et mi1,
(II) un son double-piano entre mi1 et ré2,
(III) un son double-piano entre do4 et si4,
(IV) neuf sons double-forte entre si4 et la5.
Les densités sont des valeurs moyennes qui sont réalisées
par une loi de probabilité. Les notes obtenues sont distribuées entre les
instruments (trois violons, trois violoncelles, trois contrebasses), chaque
groupe d'instruments combinant trois subdivisions rythmiques superposées
(croches, triolets de noires, quintolets de croches).

Figure 1. Les huit trames d'Analogiques A [Xenakis 1963, p. 121].
Pour définir la chaîne de Markov contrôlant la succession
des trames, Xenakis introduit une matrice de probabilités de transitions
[Xenakis 1963, p. 107] :
|
|
A |
B |
C |
D |
E |
F |
G |
H |
|
A |
0,021 |
0,357 |
0,084 |
0,189 |
0,165 |
0,204 |
0,408 |
0,096 |
|
B |
0,084 |
0,089 |
0,076 |
0,126 |
0,150 |
0,136 |
0,072 |
0,144 |
|
C |
0,084 |
0,323 |
0,021 |
0,126 |
0,150 |
0,036 |
0,272 |
0,144 |
|
D |
0,336 |
0,081 |
0,019 |
0,084 |
0,135 |
0,024 |
0,048 |
0,216 |
|
E |
0,019 |
0,063 |
0,336 |
0,171 |
0,110 |
0,306 |
0,102 |
0,064 |
|
F |
0,076 |
0,016 |
0,304 |
0,114 |
0,100 |
0,204 |
0,018 |
0,096 |
|
G |
0,076 |
0,057 |
0,084 |
0,114 |
0,100 |
0,054 |
0,068 |
0,096 |
|
H |
0,304 |
0,014 |
0,076 |
0,076 |
0,090 |
0,036 |
0,012 |
0,144 |
Chaque colonne indique les probabilités d’enchaîner une
trame avec les huit. Ainsi la trame A a
une probabilité 0,021 d'être suivie de A, et une probabilité 0,336 d'être
suivie de D.
2.2. Parcours
singulier
L'espace de variantes produit par ce générateur musical
contient de nombreuses successions de trames calculées par la chaîne de Markov.
Chacune peut être réalisée sous forme d'une suite de nuages de sons, et donner
naissance à une nouvelle variante d'Analogiques
A. Ainsi, Analogiques A apparaît
comme une réalisation particulière, purement accidentelle et interchangeable,
parmi les réalisations contenues dans le modèle. Mais Xenakis ne se contente
pas de ce point de vue. Il complète la description du modèle d'Analogiques A par la description d'un
parcours singulier utilisé pour la composition de la pièce.
Le parcours effectué dans Analogiques A est une oscillation entre le fonctionnement normal de
la chaîne de Markov décrite ci-dessus, et un fonctionnement perturbé dans
lequel on « force » certaines transitions à se répéter pendant un
laps de temps. La pièce est ainsi constituée d'une succession de dix phases
d'une durée de quinze mesures environ chacune, qui sont de trois types
possibles :
(i) les phases de type E
correspondent au fonctionnement normal de la chaîne de Markov,
(ii) les phases de type PA° (resp. PB°, PC°) sont une
perturbation obtenue par la répétition forcée de la trame A (resp. B, C),
(iii) les phases de type PA' (resp. PB', PC') sont des
phases de transition entre (i) et (ii) obtenues avec une matrice de transition
dont toutes les colonnes sont identiques à celle de la trame A (resp. B, C).
La pièce Analogiques A
est constituée de l’enchaînement des dix phases suivantes :
E PA° PA' E PC' PC° PB° PB' E PA'.
Xenakis traite d'une manière intéressante le problème du choix d'un élément dans un ensemble de
séquences équivalentes produites par un même générateur musical. Il ne se
contente pas d'un tirage « au hasard » parmi la multitude de
séquences que la chaîne de Markov peut engendrer. Il dépasse, en quelque sorte, le modèle markovien, en construisant une
séquence singulière qui s'éloigne de ce modèle, et se distingue des multiples
variantes que celui-ci produit.
3. Parcours ambigus dans une texture
(Ligeti)
3.1. Textures
musicales
Les « textures » musicales de Ligeti sont des polyphonies réalisées au
moyen de lignes répétitives enchevêtrées, dont les motifs évoluent par petites
transformations progressives. La pièce Melodien
pour orchestre (1971) comporte une telle texture entre les mesures 14 et 30.
Celle-ci est constituée de quatre parties instrumentales (piccolo, xylophone,
célesta, violon B). Chaque partie déroule les répétitions d'un motif en valeurs
égales (quintolets au piccolo, sextolets au xylophone, septolets au célesta,
double-croches au violon), dont les occurrences sont séparées par des silences.
On a représenté ci-après l'évolution de la texture dans un diagramme
hauteurs-durées (figure 2). Les motifs des quatre parties sont représentés verticalement,
et intercalés les uns avec les autres en fonction de l'ordre chronologique de
leur apparition. On note pi, xi, ci, vi les motifs de piccolo, xylophone,
célesta, violon B comptés à partir de zéro dans chaque partie. La succession
initiale est p0 p1 p2 c0 p3 c1 c2 p4 c3 x0 etc. Le motif de départ est la
tierce fa5 la5 (codes midi 89 93), puis à partir
de p3, il devient mib5 fa5 la5 (codes midi 87 89 93), etc.

Figure 2. Texture de Melodien, mesures 14 à 30.
Quel est le processus d'engendrement de cette texture ?
Existe-t-il un logique dans l'écriture de cette polyphonie ? La première
phase de l'évolution fait apparaître une transformation procédant par ajout
successif de notes, depuis les deux notes de la tierce initiale fa5 la5 jusqu'au motif de dix notes qui se
trouve approximativement au milieu du fragment. Dans la deuxième partie de
l'extrait, l'évolution paraît plus confuse. La texture donne visuellement
l'impression de s'« effilocher ». Nous avons proposé une analyse de
cette deuxième partie [Assayag 1993], [Chemillier 1995], dont nous allons
rappeler brièvement les résultats.
Après l'apparition du motif de dix notes au milieu de
l'extrait (motif de célesta c15), l'évolution de la texture est
gouvernée par deux processus parallèles :
(i) un processus souterrain, au cours duquel ce motif de dix
notes est transformé progressivement par un opérateur
d'affaissement,
(ii) un processus se surface, qui dérive du processus
souterrain par l'action d'un opérateur
d'effacement supprimant temporairement certaines note du motif.
La figure 3 ci-après montre la reconstitution du processus
souterrain. Les quatre intervalles utilisés par l'opérateur d'affaissement
sont : ton descendant, demi-ton descendant, unisson, demi-ton ascendant.
Il procède globalement vers le grave malgré quelques rebroussements en sens
contraire (demi-ton ascendant). Des principes d'écriture analogues ont été mis
en évidence dans d'autres œuvres de Ligeti, en particulier dans la pièce Continuum pour clavecin [Clendinning
1993]. En collaboration avec Gérard Assayag, nous avons reconstitué ce
processus en PatchWork, sa définition se prêtant bien à une implémentation dans
un environnement de programmation fonctionnelle.

Figure 3. Reconstitution du processus
souterrain depuis le motif c15 jusqu'au motif p26
(évolution par ton descendant,
demi-ton descendant, prolongement, demi-ton ascendant).
3.2. Analyse
automatique
Les opérateurs d'affaissement et d'effacement définissent un
générateur musical. Le calcul de variantes consiste à modifier l'action de ces
deux opérateurs. Mais le fait d'intercaler un opérateur d'effacement entre le
processus souterrain et la texture de surface provoque une perte d'information. La relation entre le modèle et la texture peut
ainsi devenir ambiguë, une même partition de surface pouvant être le résultat
de plusieurs processus souterrains distincts. On voit que le calcul de
variantes, en faisant varier l'action des opérateurs d'affaissement et d'effacement,
risque d'introduire de l'ambiguïté entre le modèle et la texture et de
distendre considérablement les liens entre les deux, au point que c'est le rôle
même du modèle qui se trouve mis en question comme garant de la cohérence de
l'ensemble.
Combien existe-t-il de processus sous-jacents distincts
donnant la même évolution de surface ? Cette question revient à
s'interroger sur l'unicité de l'analyse que nous avons proposée figure 3, et
s'il n'y a pas unicité, à énumérer les analyses possibles.
3.3. Sous-mots
Le calcul du processus sous-jacent associé à la texture
repose sur la notion de sous-mot,
c'est-à-dire de séquence obtenue à partir d'une autre en supprimant certaines
lettres [Lothaire 1983]. Cette notion est à la base de la commande diff du système UNIX, qui détecte les
différences entre deux versions d'un même fichier. Le mot ab est sous-mot de aabb
de quatre manières possibles : a(a)b(b),
a(a)(b)b, (a)ab(b), et (a)a(b)b. Si l'on n'a qu'une
seule lettre a, le nombre de manières
d'obtenir un mot de longueur p comme
sous-mot d'un mot de longueur n n'est autre que le célèbre
« coefficient du binôme » :
![]()
Cette formule récursive permet de calculer les valeurs du
coefficient quelque soient n et p. C'est la construction bien connue du
triangle de Pascal. Dans le cas de plusieurs lettres a, b, c, ... la formule se généralise et permet de calculer le
nombre de manières d'obtenir un mot quelconque comme sous-mot d'un autre.
3.4. Calcul du
processus sous-jacent
Dans le cas de Melodien,
les mots considérés sont les motifs de la texture, c'est-à-dire des séquences
ordonnées de notes (ou codes midi) sans répétition. Les sous-mots considérés
ici ne le sont pas au sens strict, mais « modulo un affaissement ».
Par exemple, le motif m = 73 76 peut
dériver du motif sous-jacent h = 72
74 76 de deux manières différentes :
h =
72 74 76
m = 73 (74) 76
avec un demi-ton ascendant de 72 à 73, et
h =
72 74 76
m = (72) 73 76
avec un demi-ton descendant de 74 à 73.
On note a et b deux codes midi, et on dit que a « dérive » de b si a-b
appartient à {-2, -1, 0, 1} (resp. ton descendant, demi-ton descendant,
unisson, demi-ton ascendant). On note S(m, h) l'ensemble de toutes les manières
possibles de dériver le motif m du
motif h, qui se calcule par une
formule récursive ayant un lien de parenté avec celle du triangle de Pascal
ci-dessus :
si a
dérive de èb,
sinon,
dans laquelle a.X est l'ensemble des motifs obtenus en plaçant a devant les motifs de X dont la première note est strictement
supérieure à a.
Le calcul des analyses possibles
montre que la texture de Melodien est
ambiguë. On trouve en effet
(i) trois enchaînements possibles de
p18 à c22,
(ii) deux enchaînements possibles de
x19 à c26.
Ces possibilités peuvent se combiner
entre elles, et donner naissance à six parcours distincts dans le processus souterrain.
Le modèle est légèrement « brouillé » car il n'y a pas de relation
biunivoque entre la partition de surface et le processus sous-jacent. Mais ces
ambiguïtés sont en nombre restreint et localisées en seulement deux points de
la texture. Si l'opérateur d'effacement avait supprimé plus de notes pendant
l'évolution du processus (réduisant le motif de dix notes à huit, à sept, à
six, etc.), les ambiguïtés auraient pu être beaucoup plus nombreuses. Le dosage
de l'opérateur d'effacement peut être considéré comme une manière de rechercher
la « plénitude harmonique », dans un sens proche de celui de
l'écriture classique à quatre voix où les accords doivent si possible être
complets. La complétude des accords rend l'harmonie non-ambiguë, de la même
manière qu'ici, l'utilisation contrôlée de l'opérateur d'effacement permet à la
cohérence du processus de ne pas se dissoudre. La texture de Melodien se distingue ainsi d'autres
variantes produites par le même générateur musical avec une activation plus
importante de l'opérateur d'effacement.
4.
Singularités remarquables dans un répertoire de harpe africaine
4.1. Formules de harpe en canon
La musique de la petite harpe à cinq
cordes des Nzakara de République centrafricaine est constituée de courtes
formules instrumentales qui sont jouées en ostinato avec quelques variations,
et qui sont utilisées pour l'accompagnement du chant. Certaines formules
d'apparence très simple sont obtenues en pinçant à intervalles réguliers des
couples de cordes jouées simultanément par les deux mains. La figure 4 montre
un exemple d'une telle formule. Derrière sa simplicité apparente se cache une
combinatoire assez étonnante, car le mouvement des cordes aiguës est reproduit
à un décalage près sur les cordes graves, ce qui fait de cette séquence une
sorte de canon [Chemillier 1995, 1996, 1997].

Figure 4.
Une formule de harpe nzakara et sa structure de canon.
Il est possible de pousser plus
avant l'analyse de cette formule. Si on note par des lettres a, b, c, d, e les cinq couples de cordes
qui apparaissent dans l'exemple ci-dessus, la séquence s'écrit :
![]()
On remarque qu'à partir de la
septième lettre, les lettres réapparaissent, mais décalées d'un rang dans l'ordre
de l'alphabet (b revient à la place
de a, d revient à la place de c,
etc.). Le mot initial acdaba est
ainsi reproduit plusieurs fois avec une rotation des lettres : bdebcb, puis ceacdc, etc. Plus précisément, désignons par a1 la rotation sur les lettres a Æ b Æ c Æ d Æ e Æ a, et par a2, a3, a4 ses puissances successives. Cette
rotation s'étend par concaténation à un morphisme sur les mots. La propriété
peut alors s'écrire u = va1(v)a2(v)a3(v)a4(v),
avec v = acdaba.
On voit apparaître un nouveau type
de générateur musical, produisant des séquences à partir d'un noyau initial (le
mot v), prolongé par des rotations
successives de l'alphabet qui ramènent au point de départ. Dans cette
construction, le degré de liberté est donné par la possibilité de choisir le
noyau v, le reste de la séquence
étant alors déduit par un calcul systématique.
4.2. Énumération par les mots de Lyndon
Combien existe-t-il de variantes
possibles construites sur ce modèle ? En quoi les formules attestées dans
le répertoire (telles que celle de la figure 4) sont-elles singulières par
rapport aux variantes théoriquement possibles ? Le problème pour énumérer
les séquences de ce type est qu'elles sont circulaires. Plus précisément, deux
séquences sont équivalentes si elles sont obtenues à partir d'une séquence
donnée en supprimant un segment initial et en le plaçant à la fin. Lorsqu'on
procède à une énumération de telles séquences, il faut pouvoir détecter si deux
d'entre elles sont équivalentes.
Pour énumérer des séquences à permutation
circulaire près, il faut utiliser les mots
de Lyndon, définis comme les éléments minimaux pour l'ordre alphabétique
parmi les représentants d'un même mot circulaire [Lothaire 1983, p. 66]. Par
exemple, abaab, baaba, aabab, ababa,
babaa sont les cinq représentants d'un même mot circulaire, parmi lesquels
le mot de Lyndon associé est aabab.
Une deuxième condition est nécessaire pour caractériser complètement les mots
de Lyndon. Ceux-ci doivent être primitifs,
c'est-à-dire ne pas se factoriser en plusieurs occurrences d'un mot plus court.
Par définition, en se limitant à des mots de Lyndon, on est sûr de ne jamais
manipuler deux représentants d'un même mot circulaire.
L'intérêt des mots de Lyndon réside
dans la propriété remarquable suivante : un mot de Lyndon qui n'est pas
réduit à une seule lettre est nécessairement de la forme lm où l et m sont deux mots de Lyndon tels que l < m pour l'ordre alphabétique. Par exemple, aabab se factorise en l =
aab, m = ab. Cette propriété
donne un algorithme récursif permettant de calculer efficacement les mots de
Lyndon.
4.3. Mots dérivés
Pour énumérer les formules de harpe
construites par le procédé nzakara ci-dessus, on doit calculer les mots de
Lyndon de longueur trente (la longueur de u).
C'est un calcul assez lourd, d'autant que le degré de liberté de la
construction n'est que de six lettres (la longueur de v). On peut améliorer le calcul en introduisant la notion de mot dérivé. Le mot dérivé de u est le mot dont les lettres sont les
rotations de l'alphabet qui permettent de passer d'une lettre à celle qui la
suit immédiatement dans u. Ainsi, ac donne la rotation a2, cd donne a1, da donne a2, ab donne a1, ba donne a4, ab donne a1. À partir de la lettre b, bd donne de nouveau a2 et on retrouve la même succession.
Par définition, cette succession est le mot dérivé d = a2a1a2a1a4a1.
La propriété intéressante du mot
dérivé est que si deux mots représentent un même mot circulaire, il en est de
même de leurs mots dérivés, et réciproquement. On peut ainsi se ramener au
calcul des mots de Lyndon représentant les mots dérivés de longueur six (donc
beaucoup plus courts !), puis reconstruire les variantes du mot u de longueur trente en fixant
arbitrairement a comme première
lettre, et en déduisant les autres à partir des rotations contenues dans le mot
dérivé. Le calcul a été programmé en Lisp dans l'environnement PatchWork
[Chemillier 1995]. Cette construction est utilisée, sous une forme un peu
différente, dans la théorie des pitch
class sets [Forte 1974]. Pour énumérer toutes les classes d'accords
équivalents modulo une transposition ou un renversement, Forte introduit
l'ordre alphabétique sur les séquences d'intervalles entre notes consécutives,
ce qui revient à calculer les mots de Lyndon associés aux mots dérivés.
4.4. Résultats de l'énumération
On obtient :
(i) 12 variantes possibles quand le
mot v a quatre lettres,
(ii) 134 variantes possibles quand
le mot v en a six (ce qui est le cas
ci-dessus).
Comment se répartissent les formules
attestées dans le répertoire à l'intérieur de l'espace de variantes calculées
par le programme ? Dans le cas où v
a six lettres, le répertoire comporte deux formules, mais celles-ci sont
construites en sens inverse l'une de l'autre, et correspondent à deux
paramétrages distincts de la construction. La première correspond à la séquence
u = va1(v)a2(v)a3(v)a4(v)
ci-dessus. L'autre correspond à un prolongement en sens inverse va4(v)a3(v)a2(v)a1(v).
De la même façon, dans le cas où v a
quatre lettres, le répertoire comporte également deux formules, mais elles sont
elles aussi en sens inverse l'une de l'autre. Ces quatre formules du répertoire
présentent donc quatre configurations distinctes des « paramètres »
du modèle, qui sont :
(i) la longueur du mot
« noyau » v, c'est-à-dire 4
ou 6,
(ii) le sens du prolongement,
c'est-à-dire l'ordre direct des rotations a1, a2, a3, a4, ou l'ordre inverse.
Le fait remarquable est que le
répertoire ne comporte jamais qu'une seule formule pour chaque paramétrage du
modèle. Les harpistes nzakara paraissent rejeter la notion même de variante, en évitant la coexistence dans
le répertoire de deux variantes correspondant aux mêmes paramètres. Le mot
« variantes » est pris ici dans un sens structurel et pas dans le
sens d'ornements. Chaque formule de harpe est en effet une classe d'équivalence
de toutes sortes de variations ornementales pratiquées par les harpistes quand
ils jouent ces formules. Mais la singularité dont il est question ici opère au
niveau des formules considérées comme des classes d'équivalences, pas au niveau
de leurs multiples réalisations ornementales. La recherche de la singularité
pourrait avoir des racines cognitives profondes dans le cadre la société
nzakara [Dampierre 1984].
4.5. Cas de deux lettres : singularité combinatoire
Le répertoire comporte une cinquième
formule qui est plus remarquable encore. Elle correspond au cas où v a seulement deux lettres, et dans ce
cas, on se trouve en face d'une véritable singularité combinatoire. Le calcul
montre qu'il n'existe qu'une seule manière de construire une séquence u avec un mot v à deux lettres, si on veut éviter (i) que u contienne une lettre répétée, et (ii) que u soit la répétition d'un mot plus court. Cette solution unique est
u = abdebceacd, obtenue en prolongeant v = ab par les rotations va3(v)a1(v)a4(v)a2(v)
(le choix des rotations est ici lié à la structure de canon et au décalage
entre les deux voix). Il est facile de vérifier l'unicité de cette solution, en
faisant l'inventaire des combinaisons possibles. On fixe a comme première lettre de v,
et on étudie les cinq possibilités a, b,
c, d, e pour la deuxième :
(1) v = aa, u = aaddbbeecc
Cette combinaison est rejetée, car
elle comporte des notes répétées.
(2)
v = ab, u = abdebceacd
Il s'agit de la formule attestée
dans le répertoire.
(3)
v = ac, u = acdabdebce
Cette combinaison pourrait convenir,
mais elle représente le même mot circulaire que la combinaison (2) décalé de
trois lettres.
(4)
v = ad, u = addbbeecca
Cette combinaison est rejetée, car
elle comporte des notes répétées.
(5)
v = ae, u = aedcbaedcb
Cette combinaison est rejetée, car
elle est la répétition d'un mot plus court aedcb.
L'inventaire exhaustif montre qu'il
n'existe pas d'autre solution que la solution (2). Le fait remarquable est que
cette formule est effectivement attestée dans le répertoire. Sur le plan
cognitif, l'apparition de cette singularité combinatoire est une énigme, car il
faut rappeler qu'on se trouve dans un contexte de tradition purement orale.
5.
Conclusion
Les trois exemples étudiés
illustraient la démarche adoptée ici. Il s'agissait de prolonger la description
de modèles généraux d'engendrement, par la mise en évidence de singularités
caractérisant les séquences musicales du répertoire issues de ces modèles. Le
but était de conforter l'hypothèse selon laquelle une séquence musicale
« intéressante » est d'une certaine manière singulière, c'est-à-dire
correspond à un élément saillant dans un espace de variantes construites sur un
même modèle (un élément saillant pouvant être un point remarquable, un état
d'équilibre, un cas limite, etc.). Différentes manières d'exprimer cette
singularité ont été explorées.
Dans l'exemple de Xenakis, le
générateur musical est une chaîne de Markov contrôlant la succession de nuages
de sons. La pièce Analogiques A est
une singularité dans l'ensemble des séquences produites par cette chaîne de
Markov, car elle correspond à un parcours atypique de la chaîne, c'est-à-dire
un parcours dans lequel le fonctionnement normal du processus markovien est
perturbé par le forçage de certaines transitions.
Dans l'exemple de Ligeti, le
générateur musical a deux composantes, d'une part un processus souterrain
contrôlant l'évolution d'un motif de dix notes selon certains intervalles
déterminés, et d'autre part un effacement partiel des motifs en surface. La
construction d'un espace de variantes à partir de ce modèle pose un problème
particulier, car l'opérateur d'effacement introduit du flou, de l'ambiguïté,
dans la relation entre le processus souterrain et la trace visible en surface.
Pour certaines variantes, la relation entre les deux est biunivoque. Pour
d'autres au contraire, elle se relâche et devient indéterminée. La singularité
de la texture de la pièce Melodien
vient du fait qu'elle est à cheval entre les deux, c'est-à-dire que le
processus n'est pas complètement déterminé, mais qu'il est pour ainsi dire
« au plus près » d'un processus évoluant sans ambiguïté. La texture
réalise un équilibre entre la recherche d'une évolution non-ambiguë et
l'utilisation d'intervalles introduisant des ambiguïtés.
Dans l'exemple de harpe africaine,
le générateur musical consiste à construire des séquences à partir d'un
mot-noyau (une suite de couples de notes) prolongé par rotation des éléments.
Cette construction est paramétrée de différentes manières, les paramètres étant
la longueur du mot-noyau (deux, quatre, ou six éléments), et le sens du
prolongement (l'ordre dans lequel sont effectuées les rotations). Dans cet
exemple, la singularité des séquences du répertoire tient au fait qu'on ne
trouve jamais deux formules correspondant aux mêmes valeurs des paramètres du
générateur. Le paramétrage divise en quelque sorte l'espace de variantes en
« cases », à l'intérieur desquelles chaque formule du répertoire est
singulière. Les variantes autorisées par un même paramétrage du modèle semblent
systématiquement évitées au profit de séquences illustrant toutes les manières
de paramétrer celui-ci. Dans le cas d'un mot-noyau de longueur deux, la
singularité de la formule du répertoire est remarquable, car il n'existe aucune
autre variante théorique correspondant aux mêmes valeurs des paramètres.
La conception de générateurs
musicaux comporte une sorte de limitation intrinsèque provenant du caractère
« amorphe » de l'espace de variantes engendré. Par définition, les
séquences produites par un générateur sont indifférenciées, c'est-à-dire
équivalentes au regard de celui-ci. Parmi ces séquences, certaines sont plus
intéressantes que d'autres, se distinguant des autres par certaines propriétés
qui sont étrangères au générateur. Ainsi, la mise en évidence d'éléments
intéressants ou saillants à l'intérieur de l'espace de variantes produit par un
générateur échappe, d'une certaine manière, aux principes que celui-ci met en
oeuvre. D'où l'intérêt qu'il y a à prolonger l'étude d'un mécanisme de
génération musicale par la mise en évidence des singularités qui peuvent se
nicher à l'intérieur des productions de ce mécanisme.
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